Face à la désinformation, les entreprises s’engagent

Face à la désinformation, les entreprises s’engagent

Acte 2 | 25/09/25 | Compte-rendu

Place à la riposte

Un débat pour action afin d’envisager les déclinaisons et des applications concrètes à la suite de la publication de notre plaidoyer «Marquer le réel»

Marquer le réel. Et les esprits. Après avoir présenté leurs travaux à La REF, le Medef et La villa numeris invitent les entreprises à s’engager dans la lutte contre la désinformation.

Cet acte 2 des travaux, à la faveur d’une rencontre qui s’est déroulée jeudi 25 septembre 2025 à Paris, avait pour objectif de poser les bases d’une feuille de route pour élaborer les activations concrètes afin d’affronter la désinformation et les ingérences.

Bel et bien là

«Des acteurs étrangers malveillants privilégient l’instrumentalisation du vrai et des faits afin de s’ancrer dans les événements de la vie réelle», relève Marc-Antoine Brillant, chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) évoquant «les techniques utilisées pour manipuler artificiellement un débat». A la tête du service qu’il définit comme «un bouclier à vocation défensive», Marc-Antoine Brillant entend «protéger le débat public numérique français» - prenant appui sur une équipe d’une soixantaine de personnes avec une approche «data-centrée» - dans un contexte où le débat démocratique est fréquemment attaqué parce que «libre et ouvert». En témoignent les nombreux faux comptes «réactifs et opportunistes sur des thèmes d’actualité» comme la colère des agriculteurs.

Autre facteur de déstabilisation également relevé par Marc-Antoine Brillant: «le terrain numérique» lui-même alors que les plateformes jouent un rôle croissant dans la formation de l’opinion publique sur certaines thématiques. Cette tendance va de pair avec une forme de «désaffection pour les médias traditionnels» notamment de la part des plus jeunes publics dont une partie va d’ailleurs chercher l’information sur les agents conversationnels. Il déplore que les plateformes fassent moins de vérifications et de fact-checkings.

Ayant pour mandat de «protéger les intérêts fondamentaux de la nation», Marc-Antoine Brillant rappelle qu’une entreprise, «en tant que symbole de la France à l’étranger, est une cible aujourd’hui». Animant la rencontre, David Lacombled, président de La villa numeris souligne que «ces manœuvres de déstabilisation visent à laisser des traces face à des valeurs occidentales». Il évoque notamment «la structuration du mouvement ‘bloquons tout’» et son «fort activisme sur TikTok».

Les premiers pas du marquage du réel

«Sur la technologie, on est au début», estime Jean-Frédéric Farny, directeur général de Aday notant l’existence, le fonctionnement et la maturité des technologies pour le marquage. Pourtant, «il n’y a pas encore de marché ni de standard». Il explique que «des standards ouverts» sont nécessaires.

Des avancées sont au rendez-vous à l’image du rassemblement des médias audiovisuels à Bergen en Norvège consacré au «rétablissement de la confiance» vis-à-vis des messages informationnels. Pour lui, «l’industrie s’équipe d’outils». D’ailleurs, Anthony Level, cofondateur et Chief Strategic Officer de Label4.ai (une startup deeptech française, disposant de forts liens avec l’Inria et le CNRS, dont la mission est d’identifier les contenus générés ou manipulés par l’IA), évoque le Protocole d’Hiroshima du G7 datant de 2023, qui a déclenché la volonté des Etats de pouvoir différencier le vrai du synthétique, en marquant les contenus générés à la source. Néanmoins cette volonté est limitée à l’identification des contenus générés par l’IA. Alors qu’il faudrait aller plus loin, en marquant également les contenus issus du monde réel, permettant ainsi la formation de 3 zones pour le public: «des zones où le contenu est identifié comme généré», «des zones où le contenu est identifié comme humain» et une dernière zone «où on ne sait pas», c’est-à-dire la zone dans laquelle nous sommes aujourd’hui, mais réduite au maximum, indique Anthony Level. Les parties prenantes s’en emparent notamment l’ONU et l’OCDE qui invitent au marquage du réel et du généré. Anthony Level évoque également Singapour, «une sorte de laboratoire très à la pointe sur les méthodes de marquage qui peuvent s’appliquer sur les contenus générés comme sur les contenus réels». Il en va de même en Californie où de nombreuses initiatives législatives émergent, plaçant le marquage des contenus au centre des dispositifs de traçabilité. Un autre acteur: RSF «plaide pour le marquage du réel».

Il s’agit, pour Jean-Frédéric Farny, d’«assurer l’origine et l’authenticité» avec la preuve qu’une photo qui circule est «une vraie photo». Avec le marquage, qui «offre l’instantanéité», il y a une altération «non visible à l’œil nu». Quand le contenu est un texte, on retiendra alors «un système de registre» où se trouve la production textuelle. Anthony Level insiste sur le fait qu’il est essentiel que les méthodes de marquage soient «robustes», c'est-à-dire que le tatouage doit rester détectable même en cas de compression, réencodage, rognage, ajout de bruits, etc., et soient «sécurisées», c'est-à-dire «la capacité d’un tatouage numérique à ne pas se faire supprimer ou imiter», sans quoi on peut faire passer du vrai pour du faux, et inversement. Mettre à disposition du public des technologies de traçabilité qui ne sont pas fiables participe paradoxalement à saper la confiance du public en ce type d’outils. Typiquement la norme C2PA n’est pas fiable en l’état car elle repose uniquement sur des métadonnées, il faut impérativement lui associer du tatouage numérique.

«Les prémisses d’une norme internationale». Les continents s’équipent, la Chine dispose d’une loi (déjà en vigueur) sur l’identification des contenus générés, l’UE a voté l’AI Act (article 50 sur le marquage des contenus), certains Etats américains se dotent de législations dans ce sens. Anthony Level présente Label4.ai dans le workshop porté par l’AI Office pour lequel il est mobilisé et indiquera au groupe de travail les avancées au fil de l’eau. L’attention est portée sur «quelles combinaisons de technologies de marquage en fonction de la nature du contenu à marquer». A titre d’exemple, pour l’audio, cela consiste à «ajouter un bruit inaudible dans différentes fréquences du contenu». Il met en exergue Rennes «capitale mondiale du digital watermarking», très investie sur ces sujets. La France est potentiellement en pôle position pour rayonner dans le monde dans ce nouveau marché de la transparence des contenus et de l’IA de confiance. La question politique fondamentale reste la souveraineté, l’UE doit-elle disposer de capacités autonomes pour différencier le vrai du faux, ou doit-elle être dépendante d’acteurs extra-européens?

Face à l’instabilité politique, «le bon échelon, c’est l’Europe», estime Gilles Babinet, entrepreneur et secrétaire général de l’observatoire du Long Terme, appréhendant tant le prisme «normatif» que «technique».

De l’action sans plus attendre

«Au Medef, on travaille par commission. La lutte contre les ingérences et la souveraineté y sont traitées depuis 2018», explique Alexis Kasbarian, directeur du pilotage et de la transformation, en charge de la stratégie data et IA mettant en avant la place accordée à cet enjeu puisqu’il est «élevé au rang de commission». Pour lui, le sujet n’est pas tant de savoir «si une entreprise va être attaquée et bousculée mais quand cela va arriver? A-t-elle un plan pour s’en prémunir?»

Les initiatives existent avec plus ou moins de succès, comme le relate Delphine Sabattier, journaliste, faisant référence à «une étude de chercheurs britanniques et à une équipe de Google consistant à exposer des contenus de désinformation» à des individus «en amont de leur présence sur les réseaux sociaux». Cela n’a pas connu un franc succès. Aussi, «le pre-bunking n’est pas une solution miracle», estime-t-elle, louant les progrès des entreprises «dans la gestion des contenus, en apprenant des médias». Marc-Antoine Brillant le confirme: «il n’y a pas encore de solutions qui fonctionnent vraiment». Nous voici «au début d’une offre de service» au moment où se pose «la problématique de la prise de conscience». L’urgence est bien là quand «une action dans le monde virtuel peut avoir un impact dans le monde réel», note Marc-Antoine Brillant. Avec le Medef et le club des directeurs de sécurité des entreprises (CDSE), Viginum publiera un guide pour sensibiliser les entreprises et ainsi «renforcer la vigilance».

«Avoir une culture commune sur ce sujet», voici ce que propose Gilles Babinet face aux nombreux coups portés «contre la démocratie». Il relève «les narratifs extrêmement construits». Aussi, Gilles Babinet souhaite que l’on soit moins dupe et que s’instaure «un consensus citoyen» voire «un corps citoyen». Gilles Babinet prône «une dynamique citoyenne», à l’image de l’initiative qu’il a lancée: «Café IA». Il voit la création de Viginum en 2021 comme «un très bon signe». Relatant le sujet de «la captation cognitive», Gilles Babinet alerte: «si nous ne faisons pas ce travail, ce serait la fin de la démocratie», qui serait marquée par «la stratégie du chaos».

Voilà venu le temps de «passer à l’action» alors que «les entreprises sont attaquées pour ce qu’elles représentent. On ne peut pas laisser seuls les pouvoirs publics et les médias dans cette lutte. Il faut embarquer société civile et entreprises» estime David Lacombled. Message reçu. Le plaidoyer, en est un acte fondateur.

:: Nos grands témoins

  • Marc-Antoine Brillant, chef du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), interviewé par Delphine Sabattier, journaliste
  • Gilles Babinet, entrepreneur
  • Jean-Frédéric Farny, directeur général de Aday
  • Anthony Level, cofondateur et chief strategic officer de Label4.AI

:: Pour aller plus loin

  • «Marquer le réel». Notre plaidoyer >> Télécharger
  • Restitution. Compte-rendu de notre rencontre du 28 août 2025 >> Lire

:: 7 questions qui font débat

Intelligence augmentée. Ouverture d’un forum pour faire émerger les points forts et coproduire un rapport issu de notre intelligence collective sur la base de nos échanges >> Contribuer

  1. Triple pression sur le débat public: où se situe la menace principale?
  2. Face à la désinformation, la réponse des démocraties est-elle adaptée?
  3. Les entreprises françaises: cibles ou actrices face à la désinformation?
  4. Le marquage du réel: promesse ou mirage?
  5. Normes et souveraineté: l’Europe face aux standards de la désinformation
  6. Qui former en priorité face à la désinformation?
  7. Riposte et démocratie: jusqu’où aller sans miner la confiance ?

Méthodologie et modalités de participation dans notre FAQ.