Restitution de nos travaux sur le marquage du réel

Restitution de nos travaux sur le marquage du réel

Acte 1 | La REF | 28/08/25 | Compte-rendu

Pour un système immunitaire de l’information

La villa numeris et le Medef présentaient leur plaidoyer invitant les entreprises à lutter efficacement contre les campagnes de désinformation

Sensibiliser les dirigeants face à la désinformation. Quoi de mieux que le cadre de la REF, l’événement incontournable de la rentrée, pour poser un premier acte pour «marquer le réel».

Aussi, à l’occasion de la Rencontre des entrepreneurs, le plaidoyer initié par La villa numeris et le MEDEF a été présenté aux dirigeants à l’issue de six mois de travaux. Dirigeants, experts et professeurs ont pris la parole pour inciter les dirigeants à s’engager sans tarder face à la désinformation. Pour Virginie Fauvel, co-présidente de la commission innovation et numérique du MEDEF, par ailleurs PDG de la société Harvest, «il s’agit là d’un enjeu majeur » tant « les opérations de déstabilisation se multiplient».

Les entreprises comme cibles

«Dirigeants et entreprises» sont attaqués afin de «générer de la peur». «Déstabiliser les entreprises», voilà un objectif des campagnes de désinformation, explique Bruno Breton, fondateur de Bloom insistant sur l’ampleur d’une attaque qui «devient très rapidement mondiale». En effet, la guerre de l’information se joue entre les 10 pays du groupe des « BRICS +», «une puissance commerciale très importante» et «l’Occident». Il s’agit là d’«attirer de plus en plus de consommateurs» et renforcer ainsi «le pouvoir économique» et «le développement des BRICS +».

Pour Bruno Breton, l’approche n’est pas uniquement politique. Nous voici «dans un système où le géopolitique se mélange avec l'économie pour des raisons de stratégies». « Environ 73 % des entreprises françaises sont touchées d’une manière ou d’une autre par la désinformation», relève Bruno Breton. Ainsi, «la valeur diminue de 5 à 30 %» en fonction de l’importance de l’attaque. David Colon, professeur agrégé d’histoire à Sciences-Po Paris, expert du forum économique mondial souligne que, pour ce forum, le premier des risques est la désinformation. Les conséquences de «ce sujet majeur» sont nombreuses et notamment sur les plans «réputationnels, boursiers, physiques». Il en va de même du climat ; comment appréhender le risque climatique «si on nie sa réalité ?». David Colon rappelle que «la désinformation en ligne a un coût de 39 milliards d’euros pour les entreprises [Roberto Cavazos, «The Economic Cost of Bad Actors on the Internet», University of Baltimore – CHEQ, 2019]».

Bruno Breton évoque les attaques chinoises de désinformation à l’encontre des acteurs du luxe français en avril dernier qui représentent, avec 6 milliards de vues, «la plus grande attaque de désinformation économique des réseaux sociaux». Il relève «l’offensive puissante» qui a mobilisé «des influenceurs chinois pour déployer la désinformation». Bruno Breton note que c’est en Afrique que se trouvaient la plupart des comptes programmés en février.

Il s’agit là de «laisser des traces d’influence», note Bruno Breton. Aussi, Estelle Prusker Deneuville, professeure à Audencia et manager du Mediacampus, rappelle que les salariés sont aussi «des citoyens confrontés à des campagnes chinoises». Pour elle, «il faut que les entreprises s’emparent du sujet de la désinformation». Louant «les capacités de recherche et d’innovation» de la France, David Lacombled, président de La villa numeris qui a animé la rencontre, estime que celle-ci semble «en retard dans cette lutte». Pour Bruno Breton, «les dirigeants ne connaissant pas bien le numérique». D’après lui, ils sont plus « agiles pour le manipuler» que «pour le comprendre». Les médias quant à eux perçoivent les réseaux sociaux «comme un adversaire». Il estime «un retard de 3 / 4 ans». Jean-Frédéric Farny, directeur général d’Aday témoigne sur ce que les clients d’Aday viennent chercher à l’image de la veille en continu de la presse notant que moins de 20 % de sa clientèle consomme la veille sur les réseaux sociaux chez Aday ou bien chez ses concurrents. «C’est vu comme un vecteur d’émission», relève-t-il.

Anticiper et informer

Au regard de «l’ampleur» et «des enjeux», il est très important de s’adresser aux dirigeants et «d’embarquer les salariés», estime Estelle Prusker Deneuville pour qu’ils puissent «détecter», «anticiper» et «répondre au phénomène de désinformation». Evoquant l’importance du «chantier de la formation», Estelle Prusker Deneuville rappelle qu’il s’agit d’une «guerre informationnelle, il faut donc des armes et que les entreprises s’en emparent. Elles ont une responsabilité sociale». Pour elle, «de nouveaux métiers plus hybrides émergent». Elle met en exergue «l’esprit critique, une des compétences les plus importantes. C’est aux écoles de les cultiver». Pour la professeure, l’expérience est clé avec «des cas d’usage et des mises en situation d’étudiants». «Information et formation» sont prônées par Stella Morabito, directrice générale de l’AFNUM qui rappelle que « personne n’est à l’abri». Aussi, elle invite à «diffuser les outils qui existent pour que les entreprises prennent conscience et éventuellement s’en emparent».

«Les réseaux sociaux représentent 40 % de la production de la donnée. Ils se nourrissent eux mais aussi les IA», souligne Bruno Breton rappelant qu’il est nécessaire de «répondre aux réseaux sociaux face aux attaques réputationnelles non seulement pour se défendre mais aussi pour nourrir l’IA dans votre sens». Incitant à la vigilance, il faut, poursuit-il « anticiper le plus possible les attaques qui peuvent arriver». Pour Bruno Breton, « l’un des enjeux pour les années à venir est bien la riposte».

La désinformation ? «Elle est trop souvent un sujet de directeur de la communication, de CTO et de RSSI. Ce doit être un sujet stratégique traité au plus haut niveau du Comex dès aujourd’hui», estime David Colon dans un contexte où «la pollution informationnelle va croissant à l’ère de l’IA générative et de l’affaiblissement de la visibilité des médias traditionnels».

D’ailleurs Stella Morabito invite à former «dirigeants et équipes aux réactions de base sur la désinformation comme on a pu faire pour le cyber». Il s’agit, pour elle, de s'interroger : «la source est-elle fiable ? A qui profite le crime ? Quel objectif ?» Pour Bruno Breton, il convient d’«analyser un sujet par des signaux faibles, d’anticiper puis riposter». Cela s’inscrit dans «les grands enjeux sur lesquels démocraties et entreprises doivent s’engager».

Marquer le réel, un gage de confiance

Les défis sont bien là. D’ailleurs Stella Morabito, à la tête de l’AFNUM «qui compte parmi ses membres beaucoup de sociétés internationales» relève la question de «la souveraineté qui est beaucoup plus facile à mettre en œuvre sur partie logicielle ou applicative que sur la partie matérielle». Elle explique que des fabricants d’appareils photos membres de l’alliance comme Nikon, Canon et Sony «ont mis un marquage dans les appareils photos professionnels». Le consortium Content Authenticity Initiative (CAI) créé par Adobe est aussi évoqué quant aux données d’origine des documents. Le fact-checking est l’un des leviers pour «vérifier la réalité de l’information». «Google est particulièrement attentif à ces questions et a mis en place plusieurs outils de fact-checking», «un explorateur sur la désinformation».

Face aux défis, existent «des leviers technologiques et humains», explique David Lacombled notant que «sur la technologie, on a pris le parti de marquer le réel», initiative saluée par les grands témoins de la rencontre. «L’objectif visé du marquage du réel est la confiance. On a besoin de s’assurer de l’authenticité de ce qu’on regarde», témoigne Jean-Frédéric Farny. Avec le marquage, «l’altération ne doit pas être perceptible ni visible ni par IA ni par humain». Il explique qu’il existe «des technologies de marquage et d’enregistrement mais pas interopérées», relevant toutefois des «débuts de standards aux Etats-Unis sur l’origine des photos». Pour lui, les deux grands sujets sont d’ailleurs « l’interopérabilité» et «la souveraineté» quand «les plus grands fabricants de technologies sont aux Etats-Unis». David Colon propose de «réfléchir à des solutions de marché consistant à attribuer des labels de qualité» à l’image de «la Journalism Trust Initiative lancée par RSF», une norme ISO du journalisme qui «doit orienter le financement publicitaire vers des médias de qualité».

Jean-Frédéric Farny témoigne de la solution Imatag et de l’initiative prise avec l’AFP et Nikon pour «la protection de la production». Il s’agit de «marquer à la source» et cela «le plus proche possible du moment de la captation. On a intégré directement la technologie de marquage dans le boîtier – on n’a plus d’intermédiaire entre la cellule qui capte la photo et le système qui enregistre dans le disque dur».

«Une coalition de bonnes volontés s’engageant au service d’une responsabilité démocratique», voilà ce que prône David Colon afin de s’assurer de «la protection de l’espace informationnel». Pour lui, «aucune entreprise ne peut mener durablement son activité dans un environnement informationnel instable, chaotique et pollué».

David Colon invite à «mutualiser la riposte et s’appuyer sur une société spécialisée sur la veille ». Il s’agit bien de «dépasser le cadre de l’entreprise et des universités pour une approche transversale».

C’est d’ailleurs «un sujet qui répond bien aux valeurs européennes qui sait gérer historiquement la complexité», conclut David Lacombled. Un sujet utile et urgent dont la première pierre a été posée à l’occasion de la présentation du plaidoyer qui sollicite «la mobilisation de tous».

:: Pour aller plus loin

:: Nos grands témoins

  • Virginie Fauvel, coprésidente de la commission Numérique et Innovation du MEDEF, PDG d’Harvest
  • Stella Morabito, directrice générale de l’AFNUM
  • Estelle Prusker Deneuville, professeure à Audencia, manager du Mediacampus
  • Bruno Breton, fondateur de Bloom
  • David Colon, professeur agrégé d’histoire à Sciences-Po Paris
  • David Lacombled, président de La villa numeris
  • Jean-Frédéric Farny, directeur général de Aday