Mille couleurs dans les yeux
Premières impressions au lendemain du 2e voyage d’étude de notre think tank en Inde
Une délégation de La villa numeris s’est rendue à Bangalore, au cœur de la Tech indienne, puis à New Delhi pour l’India AI Impact Summit, en février dernier.
Ses membres, aux profils variés et complémentaires, partagent leurs impressions et leurs analyses au terme d’une semaine dense et instructive. L’enthousiasme reste intact.
A la rencontre d’entrepreneurs
«Ils ont renoncé à un match de cricket pour nous recevoir!». David Lacombled, en référence à ce sport national, souligne l’attention portée à la délégation qui se rendait pour la deuxième fois à Bangalore. Le président de La villa numeris loue ce voyage «dense, varié, divers». Visites et rencontres se sont enchainées.
Au terme de ce nouveau voyage, David Lacombled partage sa conviction: «l’Inde a décidé de ne plus être l’exécutant de la sous-traitance informatique». «Le dynamisme des entrepreneurs rencontrés le confirme. Pour Maxence Demerlé, directrice du numérique du Medef, on y trouve «le sentiment d’une grande énergie. Bangalore est le temple de la tech indienne». Evoquant «une bouffée d’oxygène énorme», Isabelle Denervaud, fondatrice de @YourCompanionAgency, note que «les entrepreneurs ont de la volonté, pas forcément les moyens».
De façon concrète, on peut «payer électroniquement partout», explique Maxence Demerlé. Avec une application, on appuie pour scanner sur un QR code. «Le niveau de confiance est très élevé». Christophe Parcot, investisseur et senior advisor chez McKinsey relate « l’écosystème bouillonnant et surprenant avec beaucoup d’ambitions et d’énergies», prenant comme image le trafic routier qui s’apparente à «un chaos fluide» avec «une absence de règles apparentes et peu de feux de circulations même dans une grande ville».
Les entrepreneurs sont bien installés à l’image de ceux du laboratoire CynLr qui conçoivent notamment «des robots du dernier geste» évoqués par Annabelle Daniel, digital strategist, «qui ont déjà levé 15 millions d’euros, travaillent avec un fonds d’investissement suisse et viennent de signer avec le constructeur Audi». Annabelle fait aussi référence à la visite d’une start-up en IA agentique profitable 9 mois après son lancement.
Rencontrant, à la faveur de déjeuners et dîners, des entrepreneurs établis en Inde et des investisseurs indiens, la délégation loue «un écosystème très riche avec environ 250 investisseurs» sur Bangalore. Annabelle Daniel note «une vraie discipline business. On a tous parlé de ROI». La différence avec les entrepreneurs français? «Moins de storytelling mais plus de pragmatisme».
Pour Albin Serviant, initiateur de la Cortex House et investisseur, les Indiens «ont matière à innover sur la saleté et le trafic », deux problèmes majeurs en Inde. Selon lui, « C’est un terreau pour les start-ups». Si les rendez-vous avec les investisseurs se sont révélés «très intéressants», Albin Serviant précise qu’il convient d’arriver «avec une certaine surface financière» et une fine connaissance du terrain, compte tenu de la présence déjà très significative de fonds de premier plan.
Focus formation
«L’Inde met un grand accent sur la formation», relate David Lacombled notant le prisme académique également mis en avant pendant la learning expedition. Il souligne «l’effort en matière éducative», quand on sait que les moins de 25 ans représentent près de la moitié de la population. Des dirigeants d’universités publiques et privées, mais aussi des professeurs et des élèves, ont été rencontrés par la délégation. Annabelle Daniel évoque ainsi «les incubateurs très reliés au business», qui sont associés aux universités. Pour autant, Maxence Demerlé évoque des «promotions de 500 étudiants, ce qui reste relativement faible proportionnellement par rapport à la démographie ». Aussi, Christophe Parcot évoque les grands volumes et le marché que représente l’éducation. «Pour des investisseurs qui n’ont pas peur du risque, il y a sans doute de belles opérations à faire», estime-t-il, n’ignorant pas pour autant les difficultés pour s’y implanter.
D’ailleurs, Annabelle Daniel cite parmi les start-ups rencontrées, plusieurs Ed Tech. L’IA est ici appréhendée comme «un levier d’inclusion avec une logique d’impact». Maxence Demerlé rappelle d’ailleurs l’intitulé du sommet: «people, planet, progress», rappelant combien l’Inde est «soucieuse d’avoir une IA éthique». Alors que l’Inde possède 234 langues maternelles dont 22 sont reconnues dans la Constitution comme langues régionales, l’IA apparaît comme «un outil de langage qui doit être accessible aux habitants », considère-t-elle. Outre les langues officielles, il y a aussi près de 1400 dialectes et pour autant «le marché est assez unifié», note Albin Serviant.
Gérald Kénanian, directeur de la mission innovation au Medef, relate que «le Sommet de l’IA à New Delhi a été tourné sur l’impact de l’IA avec pour principal enjeu de soigner et d’éduquer». D’après lui, «l’impact» arrive dans un premier temps avant «d’aller plus sur le business».
Christophe Parcot évoque néanmoins «une angoisse très forte avec la disparition des cols bleus», les ouvriers de l'informatique. Aussi, il y a un souhait de «protéger et de gérer une forme de transition». Par exemple, pour qu’Uber puisse s’installer, le groupe a dû «ouvrir beaucoup plus son accès aux data». Il s’agit de contrôler l’entrée de ces acteurs pour que cela ne se fasse pas au détriment de l’écosystème de la mobilité en Inde». Il est frappé par d’un côté «l’adoption de la tech» et d’un autre côté «la volonté de protéger les emplois».
Des liens à tisser avec la France
D’ailleurs, au sommet de l’IA qui se tient à New Delhi, «de nombreux pavillons sont européens», relate David Lacombled même s’il regrette que « peu d’entreprises [aient] emboîté le pas des pouvoirs publics ». De nombreux liens restent à tisser. Annabelle Daniel évoque ainsi l’Alliance University et ses nombreux partenariats avec «des écoles de commerce et d’ingénieurs françaises». D’ailleurs, Maxence Demerlé relève «une grande curiosité pour ce qui se passe en Europe et en France». «La communauté de Français y est très active», note-t-elle soulignant «le très bon relais auprès des Français qui y sont installés». Elle rappelle que «L’Inde va être invitée au G7».
Pour Isabelle Denervaud, se dessinent potentiellement «des passerelles entre la France et l’Inde sur la capacité à développer des compétences en IA et à avancer dans le business». Elle rappelle d’ailleurs, «le manque crucial de ressources en IA en France» et souligne «la volonté d’avancer et de construire».
Gérald Kénanian relève le souhait pour l’Inde de «ne pas se retrouver bloquée entre l’Europe, les Etats-Unis et la Chine». Il brosse ainsi un parallèle avec l’Europe. Pour lui, « on a une carte à jouer». En effet, il relève «la peur en Europe que l’IA nous remplace», alors qu’en Inde, «ce sont eux les premiers impactés». Gérald Kénanian évoque par ailleurs, une initiative pouvant, peut-être s’apparenter à «une première voie pour se rapprocher de l’Inde» avec des financements français et indiens.
Au fur et à mesure des conférences, des soirées networking, des conversations, se détache une idée: «une volonté de s’ouvrir vers l’Europe». C’est d’ailleurs ce qui a surpris Annabelle Daniel: «l’ambition internationale». Elle évoque ainsi le service de chauffeurs DriveU, déjà rencontré lors de la 1ère édition de la learning expedition qui prépare son 1er lancement dans un pays européen d’ici la fin de l’année.
Il s’agit, note Maxence Demerlé, de «construire des solutions ouvertes mais souveraines». L’autonomie stratégique apparaît bien comme un enjeu clé également en Inde avec notamment «l’obligation de localiser des données sur son sol ». Fort de cette deuxième learning expedition, David Lacombled rappelle «les liens déjà très forts en matière de défense, de spatial et d’énergie» et note que «la France peut y jouer un rôle pivot».
:: Pour aller plus loin
- Note d’analyse et synthèse des rencontres réservée à nos membres 🔐 >> Télécharger
- Carnet de voyage. Un enthousiasme communicatif >> Lire