Marquer le réel

Marquer le réel

#DigitalCitizen La chronique de David Lacombled dans l’Opinion

Les entreprises face aux ingérences et à la désinformation

Le marquage de l’information et sa traçabilité offrent des solutions inédites de lutte contre les ingérences numériques, pour peu que les entreprises s’en emparent

Un rapport intitulé « Face à la désinformation et aux ingérences : marquer le réel », rédigé par un groupe de travail commun du Medef et de La Villa numeris, montre les risques encourus par les entreprises à la prolifération des fausses informations et propose des solutions de prémunition et de riposte inédites.

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:: Synthèse

Plaidoyer pour un système immunitaire de l’information

Un rapport montre les risques encourus par les entreprises à la prolifération des fausses informations et propose des solutions de prémunition et de riposte inédites

Ni théoriques, ni exotiques, les ingérences numériques constituent un risque systémique majeur pour les entreprises. Le contexte géopolitique particulièrement tendu, pour ne pas dire explosif, mine le terrain. Pourtant, trop nombreux sont les dirigeants à rester passifs ou inertes, souvent par méconnaissance ou faute d’avoir été touchés eux-mêmes.

Il en va de la désinformation comme de la cybersécurité. Le réflexe de protection ne vient qu’après l’attaque. Trop tard. Le constat est d’autant plus inquiétant que la désinformation est désormais produite à grande échelle, facilitée par l’essor des solutions d’intelligence artificielle générative.

Ainsi, depuis plusieurs mois, les géants du luxe, portant haut les couleurs et le savoir-faire français, sont la cible d’attaques massives, venant de Chine, majoritairement via le réseau TikTok, qui entendent en dévoiler les secrets et de prétendues supercheries. Au-delà de nombreuses marques apparaissent à leur corps défendant dans les récits complotistes. Beaucoup d’entreprises ont également fait les frais des campagnes de déstabilisation qui ont précédé les Jeux olympiques qui se sont déroulés à Paris en 2024.

Dans ce contexte, le Medef et La villa numeris ont développé des travaux communs pour alerter et proposer des réponses et solutions concrètes, dévoilées dans un plaidoyer commun « Marquer le réel ». Leur conviction est claire : seule une approche collective et technologique sera de nature pour les entreprises à se prémunir contre ces risques via un mécanisme de « marquage du réel ». Ce tatouage numérique, en quelque sorte, consiste à authentifier les sources, tracer les contenus et garantir leur intégrité à l’aide de technologies invisibles et infalsifiables dans lesquelles les laboratoires français sont en pointe.

Ces technologies de marquage ou de similarité sont déjà utilisées dans certains secteurs culturels tels que le cinéma ou la presse. Elles permettent de réconcilier un document avec ses métadonnées d’origine, véritable description des caractéristiques des contenus, et ainsi d’en détecter toute altération, même minime.

Une telle solution représente un espoir tangible face à la horde des désinformations, de leur diversité et parfois d’une certaine forme d’ingéniosité, à travers des vidéos truquées (deepfake), des documents falsifiés et des campagnes virales ciblées. Elle permettrait de distinguer les communications de bonne foi des contenus malveillants créés aux seules fins de nuire pour des raisons commerciales ou politiques, voire les deux. Un véritable « système immunitaire de l’information » pourrait être ainsi mis en place.

Alerter, former, partager. Mais une réponse technique seule ne suffira pas. Elle doit être accompagnée d’une prise de conscience stratégique. Sensibiliser les dirigeants d’entreprises et les décideurs publics s’avère indispensable pour intégrer la vérification comme un réflexe professionnel et éthique pour instaurer une culture de la sécurité informationnelle. Dès lors, ce sont toutes les composantes d’une entreprise qui doivent se mobiliser, des communicants aux juristes, en passant par les services généraux et les équipes de cybersécurité.

La réussite d’une telle ambition suppose par ailleurs une coopération accrue entre les acteurs publics et privés, à l’échelle européenne. Elle nécessitera d’établir des standards interopérables, de développer des registres d’authenticité, de résoudre des enjeux de financement, en particulier pour les PME, et de lever des obstacles juridiques et techniques.

L’exemple de l’initiative conjointe de Viginum, le service de l’Etat français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères, et du PERen, le Pôle interministériel d’expertise de la régulation numérique qui ont lancé une interface ouverte visant à détecter les contenus artificiels sur les réseaux sociaux, montre que les solutions collectives sont possibles. Il en va de la crédibilité des entreprises, de la protection de leurs actifs immatériels, mais aussi de la qualité du débat démocratique où l’anti-consumérisme et la décroissance sont de puissants marqueurs idéologiques.

Peu d’entreprises témoignent des campagnes qu’elles subissent tant un sentiment de honte perdure. Pourtant le partage d’expérience, la violence des attaques comme les solutions mises en œuvre pour s’en défendre, peuvent s’avérer décisifs. En décidant de marquer le réel, les entreprises feront un pari sur le long terme en matière d’authenticité alors que désormais les émotions mettent à mal la vérité. C’est un choix éthique, stratégique et désormais vital.


:: La chronique

Le sceau du réel

La désinformation constitue une arme de destruction massive. Silencieuse et sournoise, bon marché, elle se révèle d’une efficacité redoutable par la force virale des réseaux sociaux. Si le phénomène, depuis plus de dix ans, est parfaitement analysé et documenté en politique intérieure et en géopolitique, les entreprises, pour beaucoup, semblent ignorer le danger qui les guette. Si les murs ne sont pas visés, ce sont bien leurs fondations, reposant sur leur réputation, qui sont attaquées. Alors que les actifs immatériels sont devenus pour la plupart des entreprises la majorité de leur valeur financière, il devient urgent pour ne pas dire vital que celles-ci se prémunissent et s’organisent face à des campagnes qui n’ont de cesse de s’amplifier.

Comme souvent, le numérique agit en révélateur. Ses outils abolissent les distances, déforment les intentions et amplifient les messages. Hier artisanale, la désinformation connaît sa révolution industrielle. Désormais, elle peut s’appuyer sur des solutions d’intelligence artificielle générative à même de produire des contenus crédibles, viraux, mais trompeurs, à la chaîne. A force d’émotions manipulées et de récits altérés, les Etats et leurs opinions sont visés tout comme les entreprises et leurs consommateurs.

Boycott. Les entreprises tardent à s’en alarmer et à s’en alerter. Trop souvent encore, elles pensent qu’il s’agit avant tout de politique ou de médias alors qu’elles-mêmes sont devenues des objets politiques et médiatiques, tout à leur raison d’être et aux réseaux qu’elles ont investis. Quand un appel au boycott émerge, quand une vidéo falsifiée détourne le message d’une marque, lorsqu’un document confidentiel est sorti de son contexte pour semer le doute, il est déjà trop tard. Tel un poison inoculé, la rumeur court plus vite que le correctif. Souvent les crises sont déclenchées avant même d’être identifiées. Le peu d’empressement à les anticiper et à y riposter ne peut qu’être perçu par les malfaisants comme une invitation à poursuivre et amplifier leurs sinistres besognes. Changer de paradigme devient un impératif.

La seule posture défensive ne saurait suffire. Il est temps de passer à une stratégie de protection active. Cela suppose de se doter d’outils à la hauteur des enjeux. En cela, marquer le réel doit permettre aux acteurs économiques de reprendre le récit de leurs marques et la préservation de leurs contenus. L’instauration d’un sceau invisible par un tatouage numérique indélébile permettra d’accompagner des documents, des images, des textes tout au long de leur vie. Ce nouveau fil d’Ariane fera en sorte de vérifier l’origine, l’intégrité et donc la légitimité de tous types de contenus.

Même si elles sont encore imparfaites, de telles solutions posent des défis techniques, juridiques et financiers. Elles dessinent une voie inédite et originale d’une information qui ne serait plus à la merci de toutes les manipulations. La création et le partage d’un tel standard éthique pourraient relever à terme d’un réflexe professionnel, aussi simple à utiliser qu’un antivirus sur son ordinateur. C’est bien aux dirigeants qu’il revient de faire le choix d’une culture de la transparence et de la vigilance, de former, de s’outiller, de partager. La meilleure arme contre la désinformation reste celle de la vérité, de la preuve, de la traçabilité, et donc du marquage.

David Lacombled est président de La villa numeris.


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