Questions à...
Delphine Sabattier : « Une forme de lucidité sur notre rapport à l’IA générative »
La journaliste et présentatrice de Smart Tech sur B Smart TV recommande la lecture de « Sanctuaires » d’Abel Quentin
La lecture de ce livre offre, selon Delphine Sabattier, « une vision plus claire des motifs d’opposition à la propagation de cette technologie ».
La villa numeris : Qu'est-ce qui vous a décidé à recommander l’essai d’Abel Quentin, « Sanctuaires », plutôt qu'un autre sur l'IA ?
Delphine Sabattier : La première raison, c’est qu’il s’inscrit dans un mouvement anti-IA qui existe en France, et ce serait une erreur de ne pas le prendre en compte. Ce mouvement n’est pas aussi caricatural ou sectaire qu’on l’imagine : il a ses propres nuances et ses mouvances plus ou moins radicales. Cela m’a particulièrement frappée en février 2025, alors que je couvrais le Sommet international pour l’IA organisé à Paris. Sous la somptueuse coupole du Grand Palais, un parterre de personnalités dont je connaissais pratiquement tous les visages déambulait dans un espace trop grand. En face, dans une réunion autoproclamée « anti-sommet », des citoyens se bousculaient dans une salle trop petite pour poser leurs questions, manifester leur inquiétude, parfois leurs désaccords. Qui pour les écouter ?
La deuxième raison qui m’incite à recommander cette lecture, c’est qu’Abel Quentin ne s’attaque pas à l’intelligence artificielle, mais à l’IA « générative » (pas d’amalgames, cela mérite d’être salué !), et assume dès le départ d’intenter un procès « impartial », « animé par la colère », posant le sujet de la responsabilité au centre.
LVN : Vous couvrez l'innovation numérique depuis longtemps. Ce livre vous a-t-il appris quelque chose, ou a-t-il mis des mots sur vos intuitions ?
DS : J’ai mesuré à quel point Jacques Ellul était d’actualité ! Sa pensée est très présente dans le livre, et je constate de manière générale que sa philosophie est de plus en plus citée. J’ai trouvé aussi dans ce livre une forme de lucidité sur notre rapport à l’IA générative. Abel Quentin parle de « sidération ».
Et puis ces angles d’attaque sont bien choisis. Plutôt que de développer une ode à la décroissance, il dénonce un « accélérationnisme » à tout prix. Son analyse sur Peter Thiel est intéressante d’ailleurs. Il s’attaque au « Raspoutine de la Silicon Valley » en appuyant sur sa peur viscérale de la stagnation, quitte à prendre des risques qu’Abel Quentin, lui, juge non négociables. De manière générale, j’ai été sensible à ses portraits des géants de l’IA générative et son procès en responsabilité.
LVN : Revendiquer le « 100% humain » comme une fierté vous paraît-il réaliste dans des secteurs comme le journalisme, où la pression à l'usage des outils IA est déjà très forte ?
DS : Absolument pas. L’usage de l’IA générative dans des usages professionnels, testé et éprouvé, se révèle extrêmement utile et pertinent. Et je dois dire que le livre ne m’a pas semblé être dans cette radicalité du rejet. Il appelle à créer des espaces sans IA générative, des « sanctuaires », mais pas à s’en passer totalement. Il n’exclut pas l’utilisation de l’intelligence artificielle dans son ensemble.
LVN : La lecture de cet essai a-t-elle modifié quelque chose dans vos usages ?
DS : Aucunement, sans doute parce que je n’ai pas d’usage « grand public » de l’IA générative. Je n’ai pas fait des chatbots d’IA mes meilleurs amis. Je ne fais pas confiance à leurs réponses. Je mesure leurs limites lorsque je m’en sers pour une recherche ou un tri des mails… Ce que change la lecture de ce livre, c’est une vision plus claire des motifs d’opposition à la propagation de cette technologie.
LVN : Quel est votre propre « sanctuaire » au sens où Abel Quentin l’entend, un lieu, une œuvre, un moment de vie ?
DS : Je m’aperçois que j’en ai de moins en moins. Me reste celui de l’écriture et celui des moments partagés avec les autres dans la vie physique. Je les aime beaucoup mes derniers sanctuaires !