🔐 Paris-PĂ©kin Express, David Baverez

🔐 Paris-PĂ©kin Express, David Baverez

Fiche de lecture

S'Ă©veiller Ă  la Chine

Investisseur Ă  Hong Kong, David Baverez publie Paris-PĂ©kin Express - La Nouvelle Chine racontĂ©e au futur PrĂ©sident aux Ă©ditions François Bourin. Il brosse une conversation des plus vivaces sur la Chine, avec le Chef de l’Etat, nouvellement Ă©lu, en ce mois de mai 2017. Essai essentiel pour comprendre le monde de demain.

« Je vous conseille d’agir vite. Les Chinois ne nous attendront pas... » Etre attentif et ne pas perdre de temps. Mai 2017, David Baverez invite le PrĂ©sident de la RĂ©publique, tout juste Ă©lu, au fur et Ă  mesure de la conversation qu’il noue, Ă  ne pas fermer les yeux et Ă  ne pas stagner. Le Chef de l’Etat dĂ©cide, en effet, de se rendre en Chine non pas avec un expert ou un diplomate en guise d’accompagnateur mais bien avec une personne qui cĂŽtoie au quotidien les Chinois. Ce sera David Baverez qui raconte sa Chine. Bienvenue Ă  bord du Paris-PĂ©kin Express.

Panser la politique française

Une idĂ©e osĂ©e et audacieuse. Le premier voyage officiel du locataire de l’ElysĂ©e n’est pas, cette fois, consacrĂ© Ă  son voisin d’outre-Rhin. La chanceliĂšre allemande n’est pas la premiĂšre personnalitĂ© Ă©trangĂšre qu’il saluera en ces si importants « 100 jours » d’aprĂšs l’agenda qu’il a fixĂ©. Direction l’Empire du Milieu. 

Un choix qui risque de faire grincer des dents tant les symboles sont lĂ©gion. La toile de fond, nous la connaissons, est celle d’une Europe bousculĂ©e oĂč le couple franco-allemand est appelĂ© Ă  se renforcer. Le Chef de l’Etat n’opte donc pas pour les prĂ©conisations du Quai d’Orsay. Il dĂ©cide de se rendre en Chine « le pays qui a conduit la rĂ©forme Ă©conomique et sociĂ©tale la plus radicale de ces quarante derniĂšre annĂ©es ». Ce dĂ©placement apportera  un vĂ©ritable souffle Ă  ce quinquennat qu’il entend dĂ©buter avec Ă©lan. David Baverez Ă©tait l’invitĂ© de #DigitalTrends de La villa numerisen janvier dernier. Il expliquait alors que la fenĂȘtre de tir pour les Occidentaux en Chine Ă©tait « d’un quinquennat ». Bien entendu, ce changement de destination ne se fait pas sans une pique Ă  la chanceliĂšre « Je sais que cette Angela s’y rend au moins une fois par an » glisse-t-il conscient des liens tissĂ©s entre ces deux pays.

La Chine comme terrain de jeu

Tout au long du livre, on se laisse porter par un dialogue rythmĂ© mĂȘlant perspectives et analyses de fond Ă  bord de l’avion prĂ©sidentiel. David Baverez rĂ©ussit Ă  dĂ©peindre les coulisses du politique. Rapports de force, stature, autoritĂ© sont ainsi prĂ©sentĂ©s en arriĂšre-plan avec subtilitĂ©. Les conseillers sont convoquĂ©s pour telle prĂ©cision. Le prĂ©sident donne du « cher ami » Ă  celui qui, le temps du vol Paris-PĂ©kin, lui raconte une Chine bien plus complexe qu’il ne l’avait imaginĂ©e loin des Ă©lĂ©ments de langage habituels. « Quel que soit le domaine Ă©tudiĂ©, vous serez confrontĂ© Ă  des observations contradictoires. » Le PrĂ©sident est prĂ©venu.  On assiste, avec dĂ©lectation, Ă  ces coulisses du pouvoir Ă  des milliers de kilomĂštres d’altitude.   L’échange est vif entre deux acteurs qui observent cet Etat  de la taille d’un continent avec leurs propres grilles de lecture. Les perspectives sont nombreuses dĂ©passant les cadres idĂ©ologiques.

David Baverez brosse un portrait de la Chine qu’il perçoit sous des prismes variĂ©s : financiers, culturels, politiques, Ă©conomiques, Ă©ducatifs. Dans chaque champ, il prĂ©sente des chiffres de la deuxiĂšme puissance mondiale qui ne laissent pas indiffĂ©rents. La dynamique se met place du cĂŽtĂ© de la Chine.  L’urbanisation est l’effort principal de la Chine contrairement Ă  la CorĂ©e qui met en avant l’industrialisation. En 3 ans, autant de ciment est produit en Chine qu’en un siĂšcle aux Etats-Unis. Du cĂŽtĂ© des applications mobiles Ă©galement avec WeChat qui « tire 7 fois plus de revenus que son concurrent amĂ©ricain WhatsApp ». On retiendra aussi qu’ « il se vend actuellement autant de tĂ©lĂ©phones 4G en Chine qu’en Europe et aux Etats-Unis rĂ©unis » ou encore qu’« un quart des licornes prĂ©sentes dans le m-commerce sont de nationalitĂ© chinoise. »  

« Dans un monde multipolaire, la Chine va reprendre la place qui lui revient. »

« Un ancien monde s’écroule en Occident. » Les mots sont posĂ©s. Le nouveau monde s’écrit Ă  l’Est. La Chine doit la vitalitĂ© qu’elle connait aujourd’hui Ă  des figures clĂ©s qui ont la « volontĂ© d’oser la rĂ©forme ». Deng Xiaoping est « l’homme de la transformation de la Chine » d’aprĂšs Ezra Vogel. Le petit Timonier qui a menĂ© une politique d’ouverture, « continue d’inspirer la classe dirigeante chinoise ». L’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du PCC a, en effet, laissĂ© une empreinte vivace. Trois types d’arts sont ainsi conciliĂ©s, explique David Baverez,  le contrĂŽle, la vision et la tactique.

Autre figure : Xi Jinping, PrĂ©sident de la RĂ©publique Populaire de Chine depuis 2013. SurnommĂ© « Oncle Xi », il s’appuie sur des piliers Ă  l’image de « la lutte rĂ©elle contre la corruption » ou « le retour sur la scĂšne gĂ©opolitique ». Il a favorisĂ©, par ailleurs, « la frĂ©nĂ©sie du commerce Ă©lectronique symbolisĂ©e par la journĂ©e des cĂ©libataires» tous les 11 novembre.  Les chiffres sont frappants. En effet, pour l’édition 2016, ce sont plus de 16 milliards de transaction en 24h. Les projets du PrĂ©sident sont lĂ©gion Ă  l’image de la Nouvelle Route de la Soie qui « renoue avec la tradition historique de la Chine ».  

Et pourtant. Le yuan n’est pas encore une devise internationale. Les procĂ©dĂ©s pour atteindre cet objectif s’opĂšrent sur plusieurs leviers: «  il y a une stratĂ©gie, internationaliser le yuan, et il y a la tactique le faire de façon trĂšs progressive afin de ne pas dĂ©stabiliser le pays ». 

La Chine doit compter avec cette nouvelle gĂ©nĂ©ration qui Ă©merge. Elle se distingue de ses ainĂ©s marquĂ©s et figĂ©s par la RĂ©volution Culturelle.  Cette jeunesse a dĂ©cidĂ© de rattraper « le temps perdu par les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes ». Chiffre significatif. L’écart est de 20 ans entre un acheteur d’une voiture neuf en Chine et en Allemagne : 36 contre 56 ans.

 La Chine invente

« La Chine est moins prisonniĂšre que nous d’habitudes anciennes » constate l’interlocuteur du PrĂ©sident. Autant de freins qui n’existent pas pour avancer et se rĂ©vĂ©ler. Le test and learn est mis en pratique. « La prĂ©fĂ©rence est donnĂ©e Ă  l’expĂ©rimentation locale qui, en cas de succĂšs, sera Ă©tendue Ă  l’ensemble des rĂ©gions ». Le maitre-mot est « pragmatisme ». Celui-ci est nĂ© de « l’approche terrain ». Shenzen, vĂ©ritable laboratoire, est un exemple significatif de la politique mise en place par Deng Xiaoping dans le cadre des Zones Economiques SpĂ©ciales (ZES).

La Chine opĂšre des choix stratĂ©giques en se focalisant sur  la recherche appliquĂ©e et ses prolongements industriels. D’autre part, « susciter la montĂ©e en puissance d’acteurs privĂ©s de la fintech est prĂ©cisĂ©ment la stratĂ©gie du gouvernement pour favoriser la modernisation des activitĂ©s financiĂšres ».  Alibaba, le groupe chinois de vente sur internet fondĂ© par Jack Ma, a, lors de l’incontournable journĂ©e du 11 novembre, « octroyĂ© [
] cent millions de prĂȘts personnels, ce qu’aucun Ă©tablissement bancaire ne serait capable de rĂ©aliser. Alibaba s’annonce donc Ă  terme comme un des tous premiers acteurs financiers mondiaux » souligne David Baverez.

Dans le secteur automobile, elle innove. «  En 2015, elle a produit plus de vĂ©hicules Ă©lectriques que Tesla, en 2020, elle vendra plus de voitures Ă©lectrique que de motorisation diesel ».  David Baverez explique ainsi que « la prochaine rĂ©volution de l’énergie sera provoquĂ©e par l’apparition de modĂšles ultra low-cost dans des pays Ă©mergeants ».

Au fil des pages, on note la soif d’apprendre des Chinois. Pour eux, « la compĂ©tence ne s’entend que dans le contexte d’une opportunitĂ© prĂ©cise Ă  l’instant T, et est donc appelĂ©e Ă  Ă©voluer dans le temps ». Rien de figĂ©. D’ailleurs, des tendances Ă©mergent quant Ă  la jeune gĂ©nĂ©ration : « la dĂ©ferlante des rĂ©seaux sociaux » crĂ©ant ainsi « l’anĂ©antissement du sens de la hiĂ©rarchie » et  « l’éclatement des liens familiaux » alors que la famille se prĂ©sente comme « le socle de la vie sociale ».  

« Ce qui compte est de pouvoir transformer un modĂšle d’affaires en bouleversant la chaine de valeurs de nos industries » David Baverez met ainsi en exergue de son essai l’aphorisme du poĂšte surrĂ©aliste  RenĂ© Char : «  Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mĂ©rite ni Ă©gards ni patience ». Une sentence qui sied Ă  ce nouveau PrĂ©sident français, cherchant ses marques, qui entend « changer radicalement le modĂšle français ».

Un rapport frontal au monde

Chine/Occident : deux regards sur le monde. David Baverez note ainsi des apprĂ©hensions trĂšs diffĂ©rentes entre les futures Ă©lites. Il dĂ©cĂšle une « profonde inquiĂ©tude » du cĂŽtĂ© de l’Occident et, a contrario, un « optimisme Ă  tout crin de la jeunesse chinoise ».

Le Chef de l’Etat s’inquiĂšte de « la montĂ©e de l’agressivitĂ© chinoise dans les relations internationales ». Son interlocuteur lui explique, alors, les diffĂ©rents enjeux de la Chine distinguant politique les acteurs en prĂ©sence : «  sur le plan intĂ©rieur, en Chine,  la politique prime sur l’économie ; mais Ă  l’extĂ©rieur c’est le contraire, la politique est au service des intĂ©rĂȘts  et du rayonnement Ă©conomiques ».

David Baverez souligne justement la lecture que l’on a, EuropĂ©ens, de la Chine. « Vue de l’extĂ©rieur, la Chine semble accumuler tous les dĂ©fauts inimaginables. » Les marronniers sont Ă©videmment Ă©voquĂ©s : de la corruption Ă  l’écologie. Voulant Ă©viter les raccourcis, il explique « vous ne pouvez pas simplement labĂ©liser « dictature » un systĂšme qui permet aujourd’hui Ă  quatre-vingts millions de ses ressortissants de voyager chaque annĂ©e Ă  l’étranger ». L’étranger y est scrutĂ© de prĂšs. « La Chine investit prĂšs de 200 milliards de dollars par an dans des sociĂ©tĂ©s Ă©trangĂšres ». Elle souhaite aussi inventer de nouveaux modĂšles Ă  l’image de la banque d’investissement AIIB (Asian Infrastructure Investment Bank) qui dĂ©veloppe des infrastructures. Elle est dotĂ©e d’un capital initial de 100 milliards de dollars avec prĂšs de 50 pays actionnaires.

La Chine regarde aussi vers l’Ouest pour apprĂ©hender ses prochaines annĂ©es.  En raison d’une hausse du niveau de vie, se façonnera un « nouveau mode d’existence qui s’inspirera partiellement du meilleur de l’Occident ».  Chaque annĂ©e, ce sont plus de 12 millions de Chinois qui se rendent en Europe.

S’ajuster pour avancer. Ce voyage initiatique, au fil des pages et de la traversĂ©e aĂ©rienne, permet d’ĂȘtre en bascule loin d’une grille de lecture figĂ©e pour tenter d’apprĂ©hender cet espace si complexe. A travers cette Ă©tude, en filigrane, on dĂ©cĂšle, une lecture de la France forte de ces enseignements. Le PrĂ©sident conclue «  j’imagine comment la Chine pourrait nous aider Ă  nous rĂ©inventer. »